Abderrahman Hajji

Poèmes

La plume enchaînée [1]

Oh! ma plume, qu'ils s'acharnent à réduire au silence
En t'imposant ainsi la loi de la violence.
Vis comme un prisonnier derrrière les barreaux,
Qui inspire la crainte, telle l'épée au fourreau.
Persécuter un guide, c'est entrer en conflit
Avec l'Etat de droit, seul juge des délits.

Branche où tant de bourgeons s'ouvrent et fleurissent,
Embaument l'air alentour et de partout jaillissent,
Du jardin tu as fait une nymphe parée
d'une belle robe de noces et d'un voile pourpré.

Que de roses as-tu comparées aux joues fraîches,
Honteuses d'accueillir un baiser rude et rêche.
Que de beautés as-tu fait règner sur les coeurs
Et agir en tyrans, pour comble de malheur.
De tant d'amants plaintifs tu as perdu la trace,
Mais, que de prétentieux as-tu remis en place.

Que de sciences as-tu enseignées aux humains
Pour les orienter vers le juste et droit chemin,
Et permettre au savant de conquérir l'espace,
Couvrant d'ignominie l'indolent de sa race.

Combien d'hommes puissants n'as-tu pas dénoncés.
Combien de tyrans n'as-tu point éclaboussés.
Que de têtes as-tu couronnées de lauriers,
Et de celles couronnées as-tu fait plier.

Que de grands de ce monde n'as-tu pas rabaissés,
Et de trônes tremblants n'as-tu point pourchassés.

Art de la rhétorique, les idées que tu brasses
En poèmes comme en prose, sont une arme efficace.
Emissaire du savoir et moyen d'expression,
Tu es notre langue et courroie de transmission.
Tu mets le peuple à l'endroit qu'il s'est choisi.
L'histoire, dans son verdict, retiendra tes récits.

Footnote

[1] Titre original: Interdit par la censure (1954)