Abderrahman Hajji

Poèmes

Le Maroc sous tutelle

Le protectorat est venu, à nos dépens
S'enrichir, en crachant un venin de serpent.
Il mit en valeur ses mérites par un discours
Qu'accompagnait un fort roulement de tambour.

Après une longue chevauchée il s'arrêta;
Le corps de l'armée conquérante s'installa.
On nous ferma la bouche avec une muselière
Et nous banda les yeux avec une serpilière.

On nous dit: "Ecoutez bien et obéissez.
Ne soyez jamais discourtois, ni insensés.
Vous verrez que nous sommes larges et magnanimes
Et que nous sommes capables de choses sublimes.

Quand il sera fait appel à vous, répondez
Et, pour obtenir nos bonnes grâces, minaudez!
Ne soyez surtout pas tentés par la critique,
Tout ce qui vient de nous est juste et authentique.

Ne vous occupez pas de la chose publique.
C'est un domaine où bien souvent l'on s'alambique,
A moins d'être d'un âge mûr et toujours prêts
A surmonter les épreuves, l'esprit sans apprêt,

Et à moins d'exhiber certains indices sérieux
Prouvant que l'on n'est plus obsédé par les jeux,
Que l'on se tourne résolument vers la poursuite
De grandes choses de manière spontanée et fortuite,

Qu'on trouve son intérêt dans tous les arts utiles,
Car ne saurait tenter fortune l'esprit futile.

Lorsqu'on aura compris de toutes nos qualités
Et des prix de nos vertus l'exacte portée,
On verra bien que le protectorat déverse
Ses bienfaits qui, sur nous, tombent comme des averses".

Tout ceci est pour étendre leur influence,
En nous maintenant esclaves sous leur dépendance,
Et cacher les vils aspects de leur imposture,
Derrière le brouillard épais de leur forfaiture.

Ils ont imposé à nos villes l´etat de siège
Et verrouillé les brèches pour nous y prendre au piège.
Nous ne voyions guère le jour, delà les murailles.
Seule nous consolait la lumière du soupirail.

Nous étions pendant longtemps privés de journaux.
C'était pire que l'ombre et la rigueur des cachots.
Notre vie, à nos yeux, n'avait plus aucun sens
Nous ignorions ce qui courait en notre absence.

La langue de l'occupant, estime notre jeunesse,
Serait la plus subtile pour rendre les finesses
De l'art oratoire, et exprimer les idées
Dans un style discursif, d'artifices dénudé.

On les voyait humiliés, toujours à la traîne,
Suivre partout la queue de l'intrus croquemitaine,
Espérant qu'il les gratifierait d'un sourire
Et daigner répondre à ce qu'ils ont dû quérir.

Heureux est, dans ses rangs, celui qui lui fait part
De ses confidences, avec l'allure d'un jobard.
Et s'il a plus de chance que ses congénères,
Il sera recruté à titre de stagiaire.

Il gravira les échelons d'une hiérarchie
Limitée aux plus bas des salaires; un vrai gâchis!
Il ne pourra prétendre à aucune promotion
Pour arranger tant soit peu sa situation.

Il évoluera dans un cadre pour indigènes,
Où il sera à jamais mis en quarantaine.
Il doit se contenter de vivre au jour le jour
Pour mériter de leurs éloges les beaux atours.

Seuls, de la part du lion, ils ont le privilège.
Leurs affaires suivent leur cours, à l'abri des manèges.
Quant au natif, méprisé à cause de son teint,
Il doit se suffire de tous les menus fretins.

Sur nous pèsent de tout leur poids impôts et taxes
Et autres redevances, sans répit ni relaxe.
Ainsi, nous prîmes conscience de notre destinée
Où, de la terre justice sera faite aux damnés.

Quand nous verrons nos intérêts subir un grave
Préjudice et péricliter comme une épave,
Quand nous verrons qu'ils se consument à petit feu
En public ou dans le secret de quelque lieu,

Nous prendrons alors conscience du besoin d'agir
Pour entrer dans nos droits, quitte par le martyre.
Quand la prise de conscience conduit à la révolte,
Tout coup vaille, nous affronterons toutes leurs cohortes.

Nous leur ferons goûter le fiel de l'infortune
Que nous ressentons le matin comme à la brune.

Quand un pouvoir injuste ne prête guère attention
Aux crimes de l'ennemi, des agents en fonction,
Quand un pouvoir despotique se bouche les oreilles,
Qu'il sache qu'il est, d'une grave crise, à l'avant-veille.

Il devra, tôt ou tard, s'apprêter à subir
L'action d'un jour néfaste, les larmes du repentir.
Sa fin sera porteuse d'une grande consolation,
Permettant l'accès aux sphères des révolutions

Qui donnent naissance à une ère de renouveau,
Source d'énergie morale et d'esprit nouveau,
Ou, comme cela vaut pour beaucoup d'autres nations,
Foyer d'obscurantisme et de malversations.

Une telle conduite est celle des peuples affaiblis
Par une mer agitée, de leur âme au repli,
Qui espèrent que le brouillard se dissipera
Et que le retour d'un temps plus beau permettra

Au navire s'arriver sainement à bon port,
Au grand soulagement des passagers à bord.

Ils trouveront leur salut en se ralliant
Au guide incontesté de la jeunesse, alliant
Franchise d'esprit à de grandes qualités de coeur
Pour éradiquer le fléau de la terreur

Et nourrir une conscience de parfaite harmonie
Au sein d'un peuple soulagé, libre et uni,
Pour qu'il progresse dans le respect de la morale,
Des bonnes vie et moeurs et des convenances sociales.